Et si le coupable, c’était nous tous ?
OPINION-LIBRE | Dans les prétoires comoriens, rares sont les juges qui interrogent le passé, les conditions sociales ou l’histoire psychologique des prévenus. Un jeune arnaqueur, une prostituée, un voleur ou même un meurtrier sont jugés pour ce qu’ils ont fait, non pour ce qu’ils ont subi. Et pourtant, comment peut-on moralement incriminer une femme divorcée, mère de six enfants, sans emploi, sans soutien de l’État ni du père de ses enfants, qui se prostitue pour nourrir ses enfants ? Comment condamner un diplômé, titulaire d’un master, qui, après dix ans de chômage absolu, finit par arnaquer pour survivre ? Ou encore cet agent de l’administration qui, après six mois de travail sans salaire, vole pour payer son loyer et nourrir sa famille ?
Un cas troublant : le violeur de vache
J’étais présent au tribunal de Moroni lorsque fut prononcée une peine de dix ans de prison ferme contre un homme d’une soixantaine d’années, accusé d’avoir violé une vache. La salle était remplie, les murmures fusaient, et les visages étaient partagés entre moquerie et indignation. Mais en tant qu’observateur attentif, une question m’a profondément troublé : entre le violeur de vache et le juge qui a prononcé cette peine, lequel des deux devrait être envoyé dans une maison psychiatrique ? Une telle affaire, aussi grotesque qu’elle puisse paraître, révèle en réalité la fragilité des repères judiciaires et l’absence totale d’analyse psychologique dans le traitement de certains dossiers. Une justice pénale qui ne prend pas en compte l’état mental de l’accusé se condamne elle-même à l’absurde.
L’exemple tragique de l’adolescent condamné à mort.
Prenons un exemple concret, profondément bouleversant : celui de cet adolescent comorien de 15 ans, condamné à mort pour le meurtre de la petite Faina, âgée de 9 ans. L’émotion suscitée par ce drame est compréhensible. Mais au-delà de l’acte tragique, il faut oser regarder l’enfant derrière le criminel.Né dans une localité reculée d’Anjouan, cet enfant n’a jamais été scolarisé ni à l’école coranique ni à l’école publique. Il ne sait ni lire ni écrire, ni en français, ni en arabe. À 13 ans, ses parents l’envoient seul à Moroni, sans contact, sans logement, sans repères, dans l’espoir illusoire qu’il trouve un travail pour subvenir aux besoins de la famille. « On lui a payé le billet de bateau, et on lui a souhaité bonne chance », confie le père, qui, en 2022, comptait déjà 20 enfants à charge, sans en connaître ni le destin, ni les besoins fondamentaux.
Une analyse sociopsychologique :
La marginalisation programméeLes sciences sociales et psychologiques s’accordent à reconnaître que le comportement déviant n’est jamais le fruit du hasard. Il est souvent le résultat d’un enchaînement de défaillances collectives : familiale, éducative, institutionnelle, et parfois spirituelle.Le sociologue français Pierre Bourdieu parlait de “violence symbolique” : cette forme de violence exercée par les structures sociales sur les individus les plus faibles. Aux Comores, cette violence se manifeste dans l’inégalité d’accès à l’éducation, l’absence de services sociaux, la négligence institutionnelle, et le mépris envers les quartiers pauvres.
Une société qui punit ses propres échecs.
Ce que notre système refuse de voir, c’est qu’il punit ce qu’il a lui-même produit. L’enfant meurtrier est un produit de notre aveuglement collectif. La femme prostituée est un cri silencieux contre l’injustice sociale. Le jeune fraudeur diplômé est un miroir de l’échec de notre politique d’emploi. Le fonctionnaire voleur est le symptôme d’un État qui ne respecte pas ses engagements les plus basiques.Quelle justice voulons-nous ?La véritable justice ne se limite pas à punir, elle doit aussi réparer, éduquer, accompagner, et prévenir. Dans un pays où l’État est quasiment absent dans de nombreux villages, où le système éducatif est en ruine, où le tissu familial se désagrège sous le poids de la pauvreté, il est irresponsable de traiter les délinquants comme s’ils étaient les seuls fautifs.
Et si le coupable, c’était nous tous ?
Chaque fois qu’un enfant meurt de faim, chaque fois qu’un jeune est abandonné à la rue, chaque fois qu’une mère est obligée de vendre son corps pour survivre, chaque fois qu’un diplômé désespère faute d’emploi, c’est toute la société qui échoue. Une société se mesure à la manière dont elle traite ses membres les plus vulnérables. Et si nous continuons à confondre les symptômes avec les causes, à diaboliser ceux que nous avons abandonnés, nous ne ferons que reproduire l’injustice, génération après génération.
Dr Mistoihi Abdillah, Sociologue et Écrivain